La Bouscule

Entretien

Mieux s’organiser pour mieux lutter. Interview avec Lumir Lapray 

Un mode d'emploi court et accessible pour (ré)apprendre à lutter.

Comment s'organiser pour mieux lutter : interview Lumir Lapray qui nous livre un mode d’emploi court et accessible / Crédits : Greenbox
Comment s'organiser pour mieux lutter : interview Lumir Lapray qui nous livre un mode d’emploi court et accessible / Crédits : Greenbox

Écrit par Pauline Fricot

Vous souhaitez obtenir une AESH * pour votre enfant, faire rénover votre HLM ou faire installer un ralentisseur dans votre rue ? L’ouvrage S’organiser. Reprendre le pouvoir, mode d’emploi (éd. Payot, 5 euros),  de l’activiste  Lumir Lapray , devrait vous y aider. La militante politique de 34 ans engagée contre l’extrême droite a destiné ce mode d’emploi court et accessible aux « personnes ordinaires, qui n’ont ni pouvoir statutaire ni millions d’euros » mais qui « veulent faire quelque chose » .

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre, S’organiser ?

J’ai voulu créer un mode d’emploi court, accessible et pas cher car beaucoup de gens me demandent : « qu’est-ce que je peux faire ? ».

Le message important du livre, c’est que tout le monde peut faire quelque chose. Pas besoin d’avoir fait des études, de savoir bien parler ou d’avoir de l’expérience. La quasi-totalité de nos victoires ont été arrachées par des gens sans diplômes ! Ce sont des personnes qui se sont dit  « on n’est pas obligé de vivre comme ça » et qui se sont rassemblées. Il faut seulement une méthode. Sinon, on risque plus facilement de perdre, et à force de perdre, on lâche.

On s’attend à apprendre des tactiques sur le militantisme, mais finalement, il s’agit surtout de méthodes pour retisser des liens.

Les tactiques seules ne fonctionnent pas. Et là, c’est vraiment l’expérience qui parle ! Le problème doit être pensé à la racine. Et la racine, c’est : avec qui on a envie de s’organiser,  avant le pour quoi. Les humains ont besoin d’un groupe avant d’avoir un objectif.

Il faut donc d’abord retisser des liens. On ne peut pas griller les étapes, même si on se dit « c’est trop tard,  il faut agir tout de suite ».  Nous n’avons pas le temps de ne pas prendre ce temps.

Par exemple, au États-Unis, un syndicat est parvenu à obtenir une hausse du SMIC horaire de 9 à 15 dollars en dix mois. C’est une victoire monstrueuse,  qui n’a été possible que parce qu’il y a eu des décennies de construction de collectifs au préalable, dans lesquels les gens ont obtenu de plus petites victoires. Cela a permis de leur donner confiance dans leur capacité à gagner et à s’organiser. L’organisation collective fonctionne comme un muscle. Il faut souvent l’utiliser pour que ça marche. Et y aller progressivement.

Vous partez justement du constat que nous ne savons plus nous organiser collectivement.

Oui, je l’observe au quotidien. Le néolibéralisme a affaibli les collectifs, comme les syndicats. Il a atomisé le travail et nos modes de vie. Par exemple,  à la campagne, nous passons plus de temps en voiture parce que les lieux de décision, de travail et les services publics se sont concentrés au même endroit. Notre temps a été volé. Or, ça prend du temps de construire de vrais liens avec les gens. Aux États-Unis, le sentiment de communauté est bien plus fort.

Pourquoi est-il moins fort en France selon vous ?

Nous avons obtenu de grandes victoires qui nous ont permis de nous reposer sur l’État, et plus seulement les uns sur les autres. Avec la sécurité sociale, le chômage ou la retraite, nous dépendons moins des réseaux de solidarité. Et donc, nous les investissons moins. Mais lorsque l’État se retourne contre nos intérêts, comme aujourd’hui, là, ça devient plus compliqué.

Justement, à quelques mois de la présidentielle, on peut s’imaginer que le livre a pour vocation de s’organiser en vue des élections. Pourtant, vous le précisez dans votre ouvrage, ce n’est pas vraiment l’ambition…

Je ne pense pas qu’il faille contourner la présidentielle. Ce n’est bien sûr pas la même chose de s’organiser face à des gens qui laissent une violence débridée s’abattre sur nous, comme elle s’est abattue sur les gilets jaunes, que de s’organiser face à un gouvernement que l’on a mis au pouvoir, et qui a plus de chance de nous écouter.

Donc, évidemment, il faut se mobiliser pour les élections. Mais, qu’on perde ou qu’on gagne, on aura encore du travail. Notre travail à nous, c’est de reconstruire cette capacité collective à nous organiser lorsqu’il y a un problème dans nos vies.

Vous êtes très présente sur les réseaux sociaux.  Néanmoins, vous nuancez leur impact.

La visibilité n’est pas le pouvoir. La loi sur les réseaux sociaux, c’est de passer rapidement à autre chose. Ce n’est pas constructif. Les likes ne remplacent en aucun cas les relations humaines.

Imaginez, vous avez des moisissures dans votre HLM. Vous pouvez rendre visible votre problème sur les réseaux sociaux et obtenir du soutien. Mais ça ne change rien dans les faits. En revanche, si les locataires de l’immeuble nouent des relations, s’organisent, identifient les personnes détenant le pouvoir de réaliser les travaux et mènent les actions… Là, la situation pourra changer.

Quel message vous semble particulièrement important dans votre livre ?

L’importance de la joie. C’est beaucoup de kiff de retrouver des relations qui ne sont pas transactionnelles, de gagner, de célébrer. C’est enivrant de réaliser le pouvoir qu’on a ensemble, alors qu’on se pensait impuissant.

*AESH : Accompagnant des élèves en situation de handicap

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