La Bouscule

Entretien

Comment décoloniser notre rapport aux animaux ? L’interview qui bouscule de Cédric Sueur

L'auteur donne des pistes pour (re) construire notre rapport au vivant.

Analyser notre rapport avec les animaux : une interview de Cédric Sueur qui pose des questions dérangeantes mais bienvenues. Crédit : Cédric Sueur.
Analyser notre rapport avec les animaux : une interview de Cédric Sueur qui pose des questions dérangeantes mais bienvenues. Crédit : Cédric Sueur.

Écrit par Pauline Fricot

Pourquoi adore-t-on notre chien mais mangeons-nous du cochon ? Dans l’ouvrage, Décoloniser notre rapport aux animaux*, paru en février, le professeur en éthologie et primatologie à l’université de Strasbourg, Cédric Sueur,  explore notre rapport contradictoire aux animaux et invite à construire de nouveaux liens avec les êtres-vivants. Interview.

Vous employez le terme fort de « colonisation » pour qualifier notre rapport aux animaux. Pourquoi ?

L’esclavage ou la colonisation est l’appropriation des habitats, des territoires mais aussi du corps d’autrui. Ce sont ces mêmes comportements que nous avons envers les animaux. Nous nous approprions leur habitat, leur territoire et leur corps. Nous décidons de leur vie et de leur mort.

Ce concept choque et cela a été fait pour. Certains ont du mal à comprendre cette idée d’esclavage animal. Ils sont dérangés qu’on puisse comparer les animaux et les humains de cette façon. Mais, d’abord, il  ne s’agit pas d’une comparaison directe, puisque ce sont seulement  les processus qui sont comparés ici, c’est-à-dire la façon dont on s’approprie le corps et le territoire d’autrui.

Ensuite, les gens sont choqués par l’esclavagisme. Pourtant, ils ne sont pas indignés par notre rapport aux animaux. Ils considèrent qu’il s’agit de quelque chose de normal… Mais tout comme auparavant, on considérait l’esclavagisme comme normal.

Vous déplorez le spécisme dans votre ouvrage. Pouvez-vous développer ?

Le spécisme, c’est le fait de faire des différences entre les humains et les non-humains, mais aussi entre les non-humains entre eux, sur des critères illogiques.

On va par exemple considérer différemment deux espèces qui ont pourtant des capacités cognitives et émotionnelles similaires, comme un chien et un cochon. Nous allons protéger le chien mais élever le cochon dans des conditions atroces, puis le manger. Ce n’est pas logique.

Le véganisme (qui consiste à ne pas manger ou porter des produits issus des animaux) est souvent présenté comme une solution. Vous êtes plus prudent. Pourquoi ? 

Etre vegan signifie rejeter tout produit issu des animaux. Si les produits en question sont issus d’une exploitation, je suis entièrement d’accord. Mais, s’il s’agit d’une coopération, que ce soit avec les abeilles, les poules ou les moutons, c’est différent selon moi.

C’est-à-dire, une coopération ?

Les auteurs de Zoopolis, Sue Donaldson and Will Kymlicka, plaident par exemple pour que les animaux vivant dans nos sociétés acquièrent des droits de citoyen. Cela signifie que l’on pourrait continuer à travailler avec eux, mais d’une manière respectueuse.

Un chien de médiation animale ou d’assistance pourrait bénéficier d’une sorte de contrat de travail avec un jour de congé, quelques heures de travail quotidienne et une retraite à partir d’un certain âge. Une poule pond tous les jours, donc on ne peut pas lui attribuer de jour de congé (rire), mais on peut lui garantir une belle fin de vie. C’est ce que j’appelle une coopération.

Quelles sont les autres pistes pour décoloniser notre rapport aux animaux selon vous ?

La décolonisation doit s’opérer à différents niveaux. D’abord, nous pouvons décoloniser le quotidien, en cessant d’utiliser des expressions comme « sale bête » ou « bête comme un âne » par exemple, qui réduisent les animaux.

La décolonisation passe aussi par le fait d’accepter les animaux autour de nous : ne pas chercher à écraser une guêpe qui se pose sur la table pour récupérer un morceau de nourriture, ne pas partir du principe que l’araignée dans la maison va nous attaquer. Accepter que les oiseaux fassent caca sur votre voiture. Ces êtres vivants ont le droit de vivre.

La décolonisation doit également s’opérer à d’autres échelles : dans le domaine de la recherche ou du droit, où les animaux sont par exemple encore considérés comme des biens.

Vous venez d’ouvrir une chaire « Conservation et culture des grands singes », à l’Université de Strasbourg. De quoi s’agit-il ?

Lorsqu’on parle de biodiversité, on pense d’abord aux écosystèmes ou à la richesse génétique. Mais on évoque rarement le comportement culturel. Pourtant, les animaux ont aussi des comportements qui sont transmis de génération en génération. Deux populations peuvent être similaires génétiquement mais se distinguer d’un point de vue culturel. Par exemple, chez le macaque japonais, certaines populations se baignent dans les sources d’eau chaude et d’autres chevauchent des cerfs. Chez les chimpanzés, on observe l’utilisation de différents outils ou de plantes pour s’automédiquer… On pense d’ailleurs que les humains ont observé les grands singes et ont utilisé ensuite les mêmes plantes pour se soigner. C’est un savoir partagé. Perdre une population, c’est aussi perdre des comportements culturels.

 

* Décoloniser notre rapport aux animaux, éd. Odile Jacob.

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