Reportage
Reportage photo en Normandie, à La Ménardière, une ferme, en bio et traction animale, qui marche bien
Agriculture biologique, traction animale, gestion des prairies, circularité, polyculture et élevage, Esther et Jonas montrent que leur système fonctionne.
« Félicie, Filou, brr, brr ! Marcher. Hip hip ! ». D’une voix douce, Jonas encourage les chevaux à s’activer. Après avoir glané une touffe d’herbe en bordure de parcelle, les deux animaux de trait se mettent en marche lentement, traînant derrière eux, un outil qui travaille la terre sur quelques centimètres. Félicie, Filou, et leurs compères Loustik et Eole, sont les mascottes de la ferme normande de La Ménardière, en bio et traction animale.
A la tête de l’exploitation, un couple originaire de Belgique, Jonas, 39 ans et Esther, 36 ans. Ils ont posé leur valise dans la campagne manchoise en 2020, en plein Covid-19. Ils se sont tout récemment associés à Vincent, 30 ans, qui après avoir fait un woofing* à la ferme, est revenu en tant que stagiaire, avant de s’installer définitivement.

La ferme de la Ménardière s’étale sur 18 hectares, dont presque deux acquis l’année dernière. EElle produit surtout des légumes, plus de 100 variétés à l’année, vendus en circuits courts, et élèvent également 7 vaches normandes. Les chevaux travaillent l’ensemble de la partie maraîchage.
La traction animale
L’idée de la traction animale, c’est Jonas qui l’a eue. Les chevaux, c’est son truc. « J’étais en poney club quand j’étais plus jeune… Mais il ne s’y passe pas toujours des trucs chouettes pour les chevaux, alors j’ai arrêté… », élague-t-il. Il a néanmoins gardé la passion des équidés et l’envie de partager son quotidien avec eux.
Après avoir pratiqué une multitude de métiers, de chauffeur routier à pêcheur d’huîtres, avoir réalisé un voyage en roulotte de la Belgique à la Bretagne et s’être installé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, il a mûri son projet d’installation en maraîchage. L’idée de recourir à la traction animale l’a vite séduit. Avec sa compagne Esther, ils ont donc visité des fermes et se sont formés pendant 8 mois au Jardin d’Yllas, en Ariège. « Ça nous a vraiment plu », explique Jonas avec un grand sourire, en caressant la croupe de Filou.

Bien sûr, certaines tâches seraient plus rapides et moins éprouvantes avec un tracteur. « Mais les tracteurs ne sont pas durables. Ils ne se reproduisent pas, ils polluent, ils tassent le sol et font du bruit. Et puis, les chevaux font travailler sur soi, détaille le maraîcher. Dans un tracteur on peut travailler tout le temps, même quand on est énervé. Mais les chevaux ressentent si tu es tendu. »
Le lien que Jonas a tissé avec les chevaux se ressent à chaque instant : il les connaît par cœur, sait anticiper leur rythme, leur réaction, leur humeur. Alors que Jonas se dirige vers la prairie, un cheval quitte l’ombre rafraîchissante d’un arbre pour le suivre et glaner au passage quelques caresses. « Ce sont des amis, des collègues. C’est une belle relation inter espèces » se réjouit Jonas. Flavie, woofeuse de 22 ans, qui espère elle aussi un jour s’installer, hoche la tête. « Être dans un champ, avec les chevaux, à 6 heures du matin au lever du soleil… C’est la plus belle image » s’extasie-t-elle en souriant.

Une ferme circulaire
Les chevaux présentent un autre avantage pour la ferme : ils produisent du crottin, qui permet d’amender la terre. « Pour un hectare de maraîchage, nous avons besoin de 10 hectares de prairies, pour pouvoir fonctionner sur un modèle circulaire », explique Jonas.
C’est l’une des raisons qui a poussé le couple a acquérir également un petit troupeau de vaches. D’une part, pour avoir suffisamment de fumier, et d’autre part, pour plus de complémentarité. « Le fumier de la vache est riche en azote, celui du cheval riche en carbone. Le mélange des deux est donc excellent pour le maraîchage. Je suis fier de mon tas de fumier », dit Jonas en riant.
Chaque année, une seule vache est tuée pour sa viande. Une décision dans le prolongement des convictions du couple : manger moins de viande, mais mieux. « Dans notre quête d’une production alimentaire durable, nous avons découvert que les animaux ont un rôle important à jouer, même si l’élevage conventionnel est actuellement critiqué à juste titre », précisent-t-ils sur leur site internet. « Mais je comprends aussi les arguments des personnes qui n’en mangent pas…», souligne Jonas, qui a été végétarien et végan pendant plusieurs années.
Une « prairie activiste »
La biodiversité est au cœur du projet de la Ménardière. « C’est même la raison pour laquelle je fais tout ça », ajoute Esther. La maraîchère a étudié en Belgique la gestion des parcs naturels. « C’est bien, mais ce sont des modèles fragiles. Je voulais créer un espace qui protège la biodiversité, et qui soit en même temps viable économiquement », résume-t-elle, en se dirigeant vers les prairies de la ferme, au bout des parcelles cultivées.

Ici, la végétation, parsemée de fleurs blanches, jaunes et bleues, est à hauteur de genoux . Pas de chevaux, pas de vaches. « Je n’aime pas vraiment que les humains et les chiens viennent ici en ce moment… », précise-t-elle. Cette parcelle est en fauche tardive. C’est-à-dire que les végétaux sont coupés à l’été, et non au mois de mai, ce qui permet de laisser s’épanouir les fleurs de printemps. Certains oiseaux, comme le vanneau huppé, l’alouette lulu, le faisan ou la perdrix font leurs nids dans les champs. Faucher plus tard permet de ne pas les détruire. Le foin récolté dans ces prairies n’est pas consommable pour les animaux, mais il est utilisé en paillage pour les cultures.
Esther, à genoux dans les herbes hautes, décrit une à une les fleurs autour d’elle : orchidée tachetée, potentilles dressées… Elle pointe ensuite du doigt la zone humide qui surplombe la parcelle. Derrière, il y a une mare, d’où on entend le chant des crapauds. « C’est une prairie activiste, à notre image. Et notre objectif n’est pas de faire la leçon aux autres. On sait bien que beaucoup d’agriculteurs sont submergés par le travail et ont de gros crédits à rembourser. Il faut en effet avoir de l’espace mental pour réfléchir à ce genre de choses. On essaie juste de normaliser ce modèle, et de montrer que ça peut fonctionner ».

Une réussite
Et la ferme de La Ménardière fonctionne bien. Si le couple, propriétaire de leur exploitation, était parvenu à se dégager l’équivalent de deux SMIC, l’arrivée de Vincent en tant qu’associé en début d’année a changé la donne, mais « on est bientôt à un SMIC chacun » précise la maraîchère. L’exploitation bénéficie en partie d’aides destinées aux agriculteurs en installation.
Cette réussite est aussi le fruit d’un énorme travail. « Avant l’arrivée de Vincent, on travaillait du lever au coucher du soleil, week-ends compris », note le maraîcher. L’arrivée de leur enfant il y a presque trois ans a aussi obligé le couple à ralentir. « Nous arrivons aujourd’hui à terminer nos journée de travail vers 17 heures », précise Jonas, avec des week-ends d’astreintes partagés, et l’aide d’un woofeur et d’un stagiaire selon les saisons.

Aujourd’hui, Jonas et Esther veulent transmettre leur passion et leurs convictions. Les woofeurs présents sur la ferme sont conquis. « Ils n’ont pas toujours beaucoup de temps, et pourtant, dès qu’ils peuvent, ils nous expliquent, nous montrent, nous forment », se réjouit Flavie. Deux anciens stagiaires se sont d’ailleurs installés en traction animale suite à leur passage à la ferme.
* L’association WWOOF propose des séjours de bénévolat dans des fermes paysannes durables. Ces séjours, appelés woofing, permettent de découvrir le métier et le quotidien d’une exploitation. Les bénévoles sont nourris et logés en échange du travail à la ferme.

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