Des gens qui se bougent

Patrick Barbier, maire de Muttersholtz, une commune où 90% des enfants vont à vélo à l’école.

"Il a fallu dix ans de dialogue et de patience." " J'y croyais qu'à moitié, mais je suis d’un naturel très optimiste. Je considère qu'on échoue que lorsqu’on n'essaye pas." "Le dialogue... c’est l’outil numéro un. Le second, c’est la durée. Tout a été fait à l’amiable".

A Muttersholtz, 90% des enfants vont à l'école à vélo ! Crédit : Jean-Marie Defrance
A Muttersholtz, 90% des enfants vont à l'école à vélo ! Le maire nous a raconté comment il avait réussi ! Crédit : Jean-Marie Defrance

Écrit par Pauline Fricot

Permettre à tous les enfants (ou presque) d’aller à l’école à vélo ? Pari réussi pour Patrick Barbier, maire de Muttersholtz, commune de 2 300 habitants nichée en Alsace. Pour y parvenir, l’élu a dû convaincre des propriétaires privés de laisser une voie cyclable traverser leur terrain. Il a fallu dix ans de dialogue et de patience. Deux ingrédients qui assurent la prospérité du village, et qui ont aussi permis à Muttersholtz d’être élue pour la deuxième fois capitale française de la biodiversité en 2025. Patrick Barbier raconte.

D’où vous vient ce désir de rendre l’école accessible à vélo  ?

Je suis arrivé à Muttersholtz comme instituteur en 1985. L’école avait déjà accès à l’époque à un gymnase, situé à 200 mètres de l’école à vol d’oiseau. Mais pour y accéder, il fallait faire un long détour à pied le long d’une départementale, pour contourner les terrains privés. Au total, trois départementales traversent le village pour aller vers la ville la plus proche, Sélestat. Environ 8 000 véhicules passent chaque jour par Muttersholtz. Il fallait donc être très motivé pour aller à la salle de gym ! Je me suis mis à rêver d’un accès direct.

Vingt ans plus tard, en 2008, je suis devenu maire. J’avais changé de métier entre-temps. Lorsque je suis retourné à l’école, je me suis rendu compte que le garage à vélo, qui à l’époque était plutôt plein, était à moitié vide. Les parents ne laissaient plus leurs enfants aller à vélo à l’école. Objectivement, il y avait des risques !

Je me suis fixé l’objectif de remplir de nouveau ce garage à vélo. Je n’en ai parlé à personne, ce n’était même pas dans mon programme. C’était vraiment un défi que je me donnais à moi-même. J’y croyais qu’à moitié, mais je suis d’un naturel très optimiste. Je considère qu’on échoue que lorsqu’on n’essaye pas.

Et puis, ça a fonctionné…

Un jour, une institutrice, qui est par ailleurs mon adjointe, m’a téléphoné et m’a dit : « Patrick, tu ne vas pas me croire, aujourd’hui, il y a 129 gamins qui sont venus à pied, à vélo et à trottinette ». Je savais qu’il y avait 140 élèves, donc je lui rétorqué, qu’il n’y avait que 11 enfants qui étaient venus en voiture. Ce à quoi elle a répondu :  » non, il y a des absents ! « .  Ce jour-là, nous étions était proche du 100% . C’est souvent le cas.

Comment avec vous lancé ce projet ?

J’ai d’abord regardé les plans pour imaginer un chemin. Il y avait au moins 4 ou 5 propriétaires à convaincre… Ce qui ne m’a pas rassuré ! Et puis, une première opportunité s’est présentée. Un terrain sur le tracé a été mis en vente. Nous l’avons acheté, avons prélevé un passage, et avons revendu la maison avec le reste du jardin. A partir de ce moment, je suis allé voir les autres propriétaires. Le premier couple a été facile à convaincre. Ils étaient âgés de 75 ans à l’époque, et ils étaient portés par les valeurs d’intérêt général. Mais, à leur âge, ils m’ont tout de suite répondu qu’il fallait aussi consulter leurs enfants. Nous avons proposé à leurs deux filles de passer le terrain de non-constructible à constructible. Cela représentait un vrai gain financier, pour un geste qui n’a pas de prix. Laisser passer dans son jardin une circulation publique, c’est un cadeau immense.

Le couple est aujourd’hui très heureux de voir passer les enfants dans leur jardin. Les jeunes les saluent, les remercient. Le troisième terrain sur le tracé était une cour intérieure qui servait déjà de voirie à quatre maisons. Les négociations ont été plus compliquées,  nous y sommes allés vraiment progressivement. Il a fallu plus de 10 ans pour concrétiser ce projet.

Vous prônez beaucoup le dialogue…

C’est l’outil numéro un. Le second, c’est la durée. Tout a été fait à l’amiable. Nous aurions pu faire une déclaration d’utilité publique*, mais je suis certain qu’il y aurait eu des résistances et que nous serions encore au tribunal aujourd’hui.

Je prône l’écologie des petits pas. Mes copains militants me disent « Patrick, on n’a pas le temps « . Je leur réponds que si, et on n’a pas le choix. Faire des petits pas permet aux citoyens de s’approprier les décisions. Et puis on fait des petits trucs, mais on en fait plein. Au bout de 18 ans, le village s’est transformé. On peut d’ailleurs aller vite en faisant des petits pas. En montagne, on se casse la figure si on fait de grands pas ! Quand j’ai été élu maire, les agriculteurs étaient très inquiets. Je suis l’ancien président de la Fédération de la protection de la nature en Alsace… Je représentais plutôt quelqu’un à abattre. Aujourd’hui, les relations sont plus paisibles. Et Muttersholtz est capitale française de la biodiversité ! Nous l’avons fait avec les agriculteurs, en cherchant des solutions gagnant-gagnant, et pas contre eux.

Muttersholtz a été élue à deux reprises capitale de la biodiversité, en 2017, puis en 2025. Quels ont été les projets menés  ?

Nous avons recréé plusieurs kilomètres de haies, plusieurs hectares de prairie et une trentaine de mares. En matière de trame verte, nous sommes hors concours !
La commune est propriétaire de terrains agricoles. Lorsque les agriculteurs partent à la retraite, sans succession dans la famille, c’est nous qui choisissons le futur agriculteur. On soustrait environ 15 % des terres pour la trame verte, et pour les 85 % restant, nous proposons un bail à clause environnementale (passer en bio, faire des fauches tardives…). Et nous aidons les agriculteurs à trouver des aides. Une bonne partie des agriculteurs de Muttersholtz bénéficient des paiements pour services environnementaux.
J’ai été instituteur ici pendant huit ans. Les agriculteurs sont pour la plupart d’anciens élèves. Il reste beaucoup de ce lien, dans les deux sens. Je respecte beaucoup ce qu’ils font.

Quels conseils vous donneriez à des élus qui souhaiteraient s’engager dans de projets similaires ?

Il faut se donner du temps ! Faire en sorte de faire au moins un deuxième mandat. On ne fait pas grand chose en six ans.
Les politiques publiques et la démocratie ont besoin de temps pour le dialogue et la concertation. Les chefs d’entreprise sont toujours surpris par la lenteur des politiques publiques. Ils ont les moyens de prendre des décisions quasi tout seul. Ce n’est pas le cas à l’échelle d’une commune, où l’adhésion du conseil municipal et de la population est nécessaire.

Il faut donc  créer ce contexte d’adhésion, en réalisant tout ce que font tous les autres maires. En le faisant aussi bien, voire mieux. Nous organisons par exemple toutes les cérémonies patriotiques, ce qui n’est pas commun pour un village de notre taille. Les personnes âgées se disent  » Patrick Barbier, finalement, il est bien ! « .

Quelles sont les racines de votre engagement  ?

Nous fêtons cette année les cinquante ans de la première Maison de la Nature en France à Muttersholtz. Il s’agit d’un lieu d’éducation populaire, dont ont bénéficié bientôt trois générations d’enfants. Je cite souvent Nelson Mandela :  » le seul moyen de changer le monde, c’est l’éducation « . Ici, nous montrons que ça marche.

*qui permet de réaliser une opération d’aménagement sur des terrains privés en les expropriant,

Propos recueillis par Pauline Fricot

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