Entretien

Connaissez-vous le blob ? La chercheuse Audrey Dussutour vous dit tout

Cette masse informe, gluante et sans cerveau a des capacités étonnantes.

Écrit par Elsa Bastien

Si l’on devait écrire sa biographie, on pourrait dire d’Audrey Dussutour qu’elle est née en Aveyron, qu’elle est biologiste, directrice de recherche au CNRS… et que c’est elle qui a donné son nom au « blob ». Le blob est un organisme fascinant, masse informe gluante et rampante que l’on peut observer dans nos forêts après la pluie. Le blob, ou Physarum polycephalum, fait partie de la famille des myxomycètes : ce n’est pas un végétal, pas un minéral, pas un animal, ni même un champignon… Audrey Dussutour, autrice de Le Blob (J’ai lu, 2019), est tellement fan qu’elle a chapeauté un sacré programme : des « élevages » de blob ont vu le jour dans 4.500 établissements scolaires ! On lui a demandé davantage d’infos sur cet organisme unicellulaire.

Vous vous êtes prise de passion pour Physarum polycephalum un peu par hasard…

Oui, complètement par hasard. À l’époque je travaillais sur les fourmis, et une collègue m’a mis un blob entre les mains. Ce qui m’a tout de suite fascinée, c’est ce contraste : un organisme sans cerveau, sans neurones… et pourtant capable de se déplacer, d’explorer, de résoudre des problèmes, d’apprendre.
Chez Physarum, tout est « visible » : on voit les réseaux qu’il construit, on voit ses décisions, on peut suivre son comportement au fil des heures. C’est un modèle extrêmement simple… et en même temps très déroutant car il est très difficile d’imaginer ce que cela fait d’être un blob (rires).

Le blob semble avoir des « personnalités » suivant d’où il vient.

On ne parle pas de personnalités, mais oui, on observe des différences entre souches, et c’est quelque chose qui est très amusant à étudier. Certaines souches vont être plus lentes et d’autres plus rapides. La souche japonaise, par exemple, a tendance à prendre des décisions plus vite, parfois au détriment de la précision. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut parler de tempéraments au sens comportemental : des stratégies différentes face au même problème.

Blob (Physarum polycephalum). Wikimedia / Le Bernemi / CC BY-SA 4.0
Blob (Physarum polycephalum). Wikimedia / Le Bernemi / CC BY-SA 4.0

Est-ce qu’on peut voir souvent des blobs ou autres myxomycètes à l’œil nu ?

On peut en voir, oui, mais il faut accepter de chercher au bon endroit et au bon moment (quand il fait pas trop froid et qu’il a plu !). Les myxomycètes sont très discrets : ils vivent dans la litière, le bois mort, les zones humides, à l’ombre. Et ils ne sont « spectaculaires » qu’à certaines phases de leur cycle de vie (la phase plasmode, une cellule géante).

Si vous aimez les sous-bois et que vous êtes un peu patient, on peut tout à fait tomber dessus lors d’une balade en forêt. Il existe énormément d’espèces différentes en France. Le plus commun et facilement observable est Fuligo septica (surnommé “vomi de chien” en anglais et “fleur de tan” en français… Et « caca de troll » dans les pays nordiques !)

Il n’a pas de cerveau et pourtant, le blob peut apprendre… Comment est-ce possible ?

C’est la grande question ! Quand on dit qu’il « apprend », cela veut dire qu’il change son comportement en fonction de son expérience passée.

Ce n’est pas un apprentissage “avec des neurones”, évidemment. Mais il existe d’autres supports à la mémoire : des modifications physiologiques, biochimiques, des changements dans la dynamique du réseau. Nous avons observé que quand le blob apprend, il modifie son réseau (ses veines sont plus larges), certains gènes sont sur-exprimés et d’autres sont sous-exprimés. Il change aussi sa composition chimique, interne, etc. Et c’est précisément ce qui est passionnant : ça nous oblige à sortir du réflexe “apprentissage = cerveau”.

Ni végétal, ni animal, ni champignon… Est-il sentient ?

Là, on touche à un mot qui veut dire beaucoup de choses selon les personnes. Le blob n’a pas de système nerveux, pas d’organes sensoriels au sens classique. Donc si l’on associe la sentience à une expérience subjective comparable à celle des animaux dotés d’un cerveau, il est difficile de répondre à cette question.
Le blob est sensible à son environnement, il perçoit (car même s’il n’a pas d’organe sensoriel, il a de nombreux récepteurs qui lui permettent de répondre à la température, à des molécules chimiques, à l’humidité, la gravité, la lumière…), il discrimine, il choisit, il s’adapte. Donc, il y a une forme de « sensibilité » au sens biologique, mais je préfère rester prudente avec le vocabulaire, parce qu’il peut vite devenir trompeur.

Timelapse s’étendant sur une dizaine d’heures de la souche australienne de l’espèce Physarum polycephalum. Tim Tim / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia

A-t-il des déjections et comment les gère-t-il ?

Oui, il produit des déchets métaboliques, comme tout organisme vivant. Et d’un point de vue très concret : il a tendance à laisser derrière lui des zones blanchâtres après digestion, et à continuer son exploration ailleurs (il évite ainsi les zones déjà explorées). Le blob avance en permanence en étendant son réseau et en l’abandonnant partiellement sous forme de mucus.

Pourquoi a-t-il une passion pour les flocons d’avoine ? Et les antidépresseurs…

L’avoine, c’est très simple : en laboratoire, c’est une nourriture pratique, standard, et il adore ça. On a pu démontrer que l’avoine correspond parfaitement à ses besoins nutritionnels. L’avoine est un aliment souvent utilisé dans les cultures microbiennes.
Pour les molécules type médicaments, ce qu’on observe surtout, c’est que Physarum réagit chimiquement à énormément de substances : certaines l’attirent, d’autres le repoussent, certaines modifient sa vitesse ou sa manière d’explorer. C’est une façon d’utiliser le blob comme un capteur biologique : son comportement devient une lecture de son environnement chimique. Et il semble attiré par les antidépresseurs.

Quels sont les domaines où les connaissances acquises sur le blob sont les plus utilisées ? Médecine, écologie ?

Le blob est surtout un modèle fondamental : on s’en sert pour comprendre comment une cellule peut prendre des décisions, construire des réseaux efficaces, s’adapter et apprendre. Ensuite, il y a des retombées « inspirées » : optimisation de réseaux, robotique, algorithmes distribués, tout ce qui touche à l’organisation sans chef. Et on s’y intéresse aussi pour des questions de substances produites par les myxomycètes, ou de réponses à des composés chimiques. Mais, pour être claire, le cœur du sujet reste la science fondamentale.

Qu’est-ce qui vous plait dans l’éthologie ? Est-ce que vous étudiez vos (éventuels) animaux de compagnie ?

Ce qui me plaît, c’est d’essayer de comprendre comment un être vivant interagit avec son monde. Comment il perçoit, comment il décide, comment il résout des problèmes concrets — trouver de la nourriture, éviter un danger, coopérer ou non. Et j’aime particulièrement comparer des systèmes très différents : des fourmis d’un côté, un blob de l’autre. Et non, je n’étudie pas mes animaux de compagnie (je n’ai qu’un poisson rouge âgé de 12 ans!), mais j’apprécie de l’observer.

Est-ce que vous avez commencé à travailler sur les fourmis après avoir lu Bernard Werber ?

On me pose souvent la question ! Les romans de Bernard Werber ont clairement donné le goût des fourmis à beaucoup de gens, et je trouve ça très bien. Mais personnellement, ce n’est pas ça qui a déclenché mon parcours scientifique, même si je les ai lus étant jeune. Cela dit, si ces livres vous ont marquée, je comprends très bien : ils ont joué un rôle important dans l’imaginaire collectif autour des insectes sociaux.

Vous avez travaillé sur les déplacements des fourmis, savent-elles éviter les embouteillages ?

J’ai fait mon doctorat sur les embouteillages chez les fourmis et finalement j’en ai jamais observé ! Donc oui, et c’est un des points que je trouve les plus élégants chez elles. Les fourmis ajustent leurs comportements en permanence. Elles peuvent ralentir, changer de trajectoire, modifier les règles locales de circulation… et tout cela sans “centre de contrôle”. Résultat : elles évitent souvent les gros blocages que nous, humains, créons avec des règles fixes et des décisions individuelles pas toujours compatibles avec l’intérêt collectif…

On le voit aux États-Unis surtout mais aussi en France, la science est de plus en plus attaquée. Cela vous inquiète-t-il ?

Oui, bien sûr. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas la critique (la science a besoin de débat), c’est la défiance généralisée et l’idée que les faits scientifiques seraient une opinion parmi d’autres. Sur le climat, on a aujourd’hui un volume énorme de données indépendantes qui convergent : mesures de température dans l’air et dans les océans, fonte des glaces, élévation du niveau de la mer, modification des saisons, fréquence et intensité de certains événements extrêmes… On ne parle pas d’une intuition ou d’une opinion : on parle d’observations, de séries temporelles, de méthodes de mesure différentes, faites par des équipes différentes, dans des pays différents, depuis des décennies. Et toutes racontent la même histoire.

Ce qui est difficile, c’est que le débat public fonctionne souvent comme si deux positions se valaient. Alors qu’en science, la question n’est pas “qui parle le mieux” mais “quelles preuves on a, comment elles ont été obtenues, est-ce que d’autres peuvent les vérifier, est-ce que les résultats tiennent quand on change de méthode”.
C’est ça, la force de la science : ce n’est pas la certitude absolue, c’est la construction progressive d’un savoir robuste, collectif, reproductible. La meilleure réponse, à mon sens, c’est de continuer à faire de la science rigoureuse, mais aussi (et surtout) de l’expliquer, de la rendre accessible, de montrer comment on arrive à un résultat scientifique (c’est pourquoi je me suis lancée dans la science citoyenne).


Le dernier livre d’Audrey Dussutour : Les champignons de l’apocalypse, collection Terres et Sciences dirigée par Mathieu Vidard, paru en avril 2025.

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