Témoignage
Nathalie Bonafé apporte la danse dans les Ehpad. Interview.
Grâce à la danse, elle parvient à dénouer la langue et la mémoire de personnes âgées vivant en Ehpad.
Avec sa compagnie Demeure Drue, implantée en Moselle, la danseuse Nathalie Bonafé est intervenue dans deux Ehpad en Moselle (Grand Est) en début d’année. Elle a utilisé la danse comme un support pour échanger avec les personnes âgées, autour d’un thème souvent peu abordé : l’amitié. Elle raconte.
Concrètement, comme cela prenait forme ?
Avec ma compagnie, Demeure Drue, nous sommes intervenus dans les Ehpad, à deux reprises, tous les jours pendant plusieurs semaines. Nous avons déambulé dans les espaces de vie en dansant, équipés de micros et d’enregistreurs. On s’introduisait dans les chambres seulement lorsqu’on y était invité, et on discutait avec les résidents tout en étant en mouvement.
Mon approche est plutôt posturale. Je m’installe d’une façon décalée : je peux faire une chandelle, un poirier, ou parfois je m’allonge sur une table. Je me laisse par exemple couler par terre au fil de la discussion, pendant un quart d’heure… Avec une contrainte : être toujours attentive à ce qu’il se passe. C‘est une écoute active, je répète les sons, des mots que j’entends. Ces échanges ont donné lieu à des enregistrements sonores qui sont des cartes postales auditives. Nous avons créé un recueil de poésie à partir de ceux-ci.
Que permet de produire la danse ?
Donner sa parole, surtout avec un micro dans son champ de vision, ce n’est pas facile ! La danse permet de divertir et de détourner, positivement. Elle fait naître un décalage, aussi. Au milieu d’une phrase, on peut entendre : « Mais qu’est ce qu’elle fait ? Oh bah d’accord ! », en réaction à mes gestes. Et puis, la personne revient à ce qu’elle disait, ou parle d’autre chose. La danse devient un appui pour fabriquer des récits.
La danse permet aussi de tisser des liens. Je me souviens par exemple de deux résidentes, Denise et Yvette, qui mangeaient toujours à la même table, mais ne communiquait jamais entre elles. Nous avons chanté en trio, main dans la main. En se regardant l’une et l’autre, elles ont chanté ensemble, sans se marcher dessus, en étant à l’écoute. C’était vraiment très beau, digne d’un trio de radio !
Pourquoi intervenir auprès des personnes âgées ?
Nous avions créé une performance appelée les Aperçues, qui avait d’abord été dansée dans un établissement pour enfants polyhandicapés en Meurthe-et-Moselle en plein Covid-19. Elle a ensuite été jouée dans 15 Ehpad, deux ans de suite. Nous avons eu ensuite envie de retourner dans ces établissements pour approfondir cette expérience et prendre soin de ces paroles qui avaient été permises grâce à la danse. Les empreintes vocales des personnes âgées m’émeuvent particulièrement, car je n’ai plus de grands-parents. Ces voix, qui ont tant de vécu, sont l’inconnu complet pour moi. Alors, j’avais envie d’échanger avec elles, et en particulier sur des choses qui me touchent dans la vie, comme l’amitié. Je suis une quarantenaire, et je n’ai pas beaucoup de représentation sur ce sujet, que ce soit dans la fiction ou dans ma vie personnelle. Je voulais échanger avec des personnes qui avaient plus d’expérience que moi.
Qu’est-ce qui a émergé de ces discussions ?
L’amitié ne parle pas dans un premier temps. On observe beaucoup de silences pensifs. Puis, en circulant, en tournoyant, on finit par évoquer les collègues, le voisinage. Certains disent qu’ils n’ont pas eu le temps pour les amis, qu’ils devaient s’occuper des enfants et travailler. Mais une affirmation revient parfois, celle qu’il y a les copains avec qui on boit l’apéro, mais que l’amitié est autre chose. Elle est de l’ordre de la loyauté, de la confiance, de la durée. Souvent, ce qui vient, c’est que l’amitié ne s’explique pas. Quand elle est là, elle est là.
Vous dites qu’échanger avec des personnes âgées était nouveau pour vous. Est-ce que cela vous a fait évoluer ?
C’était intense. Entre nos deux interventions à quelques semaines d’intervalle, des personnes auxquelles je m’étais très attachée, sont décédées. Je voulais faire plein de projets avec elles, une chorale, des lectures de textes. Dans l’Ehpad, personne n’avait vraiment parlé de fin de vie jusqu’à présent. C’est comme si, secrètement, on était toutes et tous attachés à faire diversion. J’ai ouvert les yeux sur ce qu’il se passait, et ça a changé mon rapport au lieu et aux gens. Je pensais me consacrer à un projet destiné à la jeunesse, mais je réfléchis aujourd’hui à créer un autre projet en parallèle sur la fin de vie.
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