Entretien
Dépression chez les seniors : « Ce n’est pas normal d’être déprimé quand on est âgé »
"La dépression chez les seniors est plus difficile à diagnostiquer" nous explique le psychiatre Pierre Lavaud.
La dépression chez les seniors est peu reconnue et prise en charge. Le psychiatre Pierre Lavaud, spécialisé dans la dépression des personnes âgées, combat l’idée que la dépression est un symptôme normal de la vieillesse. Interview.
Vous luttez contre cette idée reçue que la dépression est une conséquence comme une autre de la vieillesse…
La maladie mentale chez le sujet âgé est fréquente et fréquemment sous-diagnostiquée, notamment en raison d’une tendance à banaliser les symptômes dépressifs et à considérer qu’ils sont normaux pour l’âge. Or, ce n’est pas parce qu’on vieillit qu’on doit déprimer.
D’autres facteurs entrent également en jeu dans ce sous-diagnostic. La présence de plusieurs maladies physiques et neurologiques peuvent ainsi masquer des symptômes dépressifs, ceux-ci étant souvent attribués à la douleur. La souffrance mentale n’est pas prise en compte suffisamment tôt.
Pourtant, des problématiques très lourdes sont liées à la dépression chez les seniors. On sait par exemple qu’il s’agit de la classe d’âge où le plus haut taux de suicide est observé.
Les racines de la dépression chez les seniors a-t-elle des spécificités ?
Oui. C’est un âge de la vie où les personnes ont à vivre beaucoup de ruptures et de deuils. Par exemple, il y a la perte de la situation sociale et professionnelle avec la retraite, la perte de proches ou de l’autonomie physique. Ces facteurs peuvent majorer le risque de dépression.
Or, malheureusement, les structures de santé sont encore défaillantes dans leur capacité à appréhender la spécificité des sujets âgés atteints de maladie mentale. Très fréquemment les services hospitaliers refusent de prendre en charge les personnes âgées. Les structures de santé expliquent qu’elles ne sont pas en capacité de les accueillir. Les délais d’attente peuvent donc être extrêmement longs. Il manque encore énormément de ressources pour faire face à cette problématique. Celle-ci est d’autant plus importante du fait du vieillissement de la population, qui entraîne mécaniquement une forte augmentation de la demande en soins psychiatriques.
Néanmoins, la prise en compte des spécificités liées à l’âge s’améliore, notamment par le biais du développement de la psychiatrie du sujet âgé. Cette spécialisation est née il y a une dizaine d’années.
Comment lutter contre la dépression chez les seniors ?
D’abord, il est essentiel de ne pas considérer comme normal qu’un sujet âgé soit déprimé. Ça ne l’est absolument pas. C’est une situation qui nécessite une évaluation, une prise en charge et éventuellement un traitement.
Ensuite, il y a un enjeu de prévention. L’un des ressorts de la dépression chez les seniors, c’est le sentiment d’un manque d’appartenance à un groupe et d’inutilité sociale. L’enjeu est donc de garder un lien, de se sentir valorisé et utile à la collectivité. Par exemple, en participant à des activités de groupes ou en faisant profiter de son expérience professionnelle à des plus jeunes.
Ne faut-il pas aussi davantage sensibiliser les seniors aux troubles mentaux, car ils ont peut-être moins tendance à l’être que les jeunes générations ?
Tout à fait. L’expression des émotions est beaucoup moins facile pour une partie des sujets âgés. Il y a une certaine pudeur, qui rend l’accès aux soins et au diagnostic plus difficile. L’un des enjeux est de travailler à la dé-stigmatisation de l’expression de ses émotions et de la souffrance. Ces campagnes pourraient se déployer dans des structures telles que les maisons de retraite et les Ehpad.
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