Entretien

L’agriculture sans pesticides, c’est viable, assure une étude

Les recherches ont été menées pendant dix ans, dans 9 sites partout en France.

L'agriculture sans pesticides, c'est viable. Crédit : JNA
L'agriculture sans pesticides, c'est viable. Crédit : JNA

Écrit par Pauline Fricot

Cultiver sans pesticides, c’est possible. Telle est la conclusion de l’étude Rés0Pest, qui a suivi pendant dix ans un réseau expérimental de systèmes d’agriculture sans pesticides. Ces recherches explorent une troisième voie, entre l’agriculture conventionnelle avec produits chimiques et l’agriculture biologique.

Les résultats ont été publiés début 2026. Interview avec Jean-Noël Aubertot, agronome et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture (Inrae), organisme public qui a mené l’étude.

Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à l’agriculture conventionnelle sans pesticides, plutôt qu’à l’agriculture biologique directement ?

Aujourd’hui en France, environ 90 % de la surface agricole utile est en agriculture
conventionnelle. Seulement 10 % des surfaces sont en agriculture biologique. La principale pollution liée à l’activité agricole est l’utilisation des pesticides. L’idée était donc de garder les degrés de liberté des systèmes en agriculture conventionnelle – c’est-à-dire  la possibilité d’utiliser des engrais de synthèse, tout en intégrant une rupture drastique vis-à-vis de l’utilisation des pesticides. C’est-à-dire de ne recourir à  aucun pesticide, y compris pour les semences, qui  sont fréquemment enrobées de fongicides et d’insecticides.  Par ailleurs, le travail du sol, y compris le labour, était autorisé même si l’on a cherché à le minimiser. Il y a dix ans, ce projet était précurseur car on parlait peu de zéro pesticides à l’époque. L’objectif n’était pas de créer le plus beau modèle agricole du monde, mais de chercher des alternatives aux pesticides. C’est notre rôle, en tant qu’institut de recherche publique.

Comment s’est déroulée l’expérimentation ?

Neuf sites ont été étudiés partout en France. Nous avons conservé les cultures emblématiques des filières locales. Par exemple, sur le site le plus au nord, nous avions des cultures industrielles, avec beaucoup de céréales, de la pomme de terre, de la betterave sucrière ou des haricots. A Toulouse, nous avons plutôt suivi des cultures de céréales (blé dur, blé tendre, orge, sorgho), de tournesol ou de soja. Nous avons mesuré pendant dix ans le fonctionnement de ces cultures : les rendements, le développement des maladies, l’impact des ravageurs ou des populations adventices, aussi appelées
« mauvaises herbes ». Nous avons également réalisé une estimation du revenu net agricole pour un travailleur.

Quels ont été les principaux résultats ?

L’étude a d’abord levé les doutes sur la faisabilité technique du zéro pesticide. Car il y en avait ! Au début, des collègues nous disaient  « Ça sert à rien, on sait que  vous n’allez rien récolter« . La première leçon est donc que faire une agriculture sans produit phytopharmaceutique en grande culture et en polyculture élevage est faisable. Le plus difficile a été la gestion des adventices.

La deuxième grande conclusion c’est que, dès lors qu’on n’a plus de parapluies chimiques, on observe davantage de variabilité des rendements récoltés. Concernant les rendements moyens, cela dépend des cultures. Les rendements sont généralement moins élevés qu’en agriculture conventionnelle. Pour le blé, présent sur les neuf sites, les moyennes de rendement sur l’ensemble du réseau ont été systématiquement en-dessous des rendements en agriculture conventionnelle, mais toujours au-dessus des rendements en agriculture biologique.

 
Mais nous avons eu aussi de grosses surprises. Le site le plus au Nord, en Picardie, était celui qui me faisait le plus peur. C’est une région humide, et donc, en général, avec pas mal de maladies. En France, la pomme de terre y est traitée en moyenne 16 fois avant d’être récoltée. La betterave et le colza sont aussi réputés pour être très dépendants des pesticides. Et pourtant, pour ces cultures, sur certaines années, les rendements ont  dépassé la moyenne régionale en conventionnel.

Qu’en est-il de la rentabilité économique pour les agriculteurs ? 

Les 4 systèmes de grande culture (à Auzeville, Bretenière, Estrées-Mons et  Grignon), pour lesquels les performances économiques ont pu être quantifiées, ont généré une marge nette satisfaisante, qui pourrait conduire à un revenu entre 1 et plus de 3 SMIC mensuels. Le revenu agricole des produits a été calculé en tenant compte des coûts de production et du prix de vente des produits agricoles en conventionnel – c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’impact économique pour le consommateur.

Quelles leçons tirer de ces résultats ?

L’étude a fait parler d’elle. C’est la première fois de ma carrière qu’un député m’a demandé un article original en anglais. Le cabinet de la ministre de l’Agriculture m’a aussi sollicité pour expliquer nos résultats.

Ces données sont intéressantes car elles mettent en évidence nos marges de manœuvre. Avec le zéro pesticides, la difficulté est la plus grande variabilité des rendements d’une année sur l’autre. Aujourd’hui, c’est à l’agriculteur de prendre en charge le risque associé à cette variabilité. Des systèmes, comme des assurances, pourraient être imaginés pour la prendre en charge. Les politiques publiques pourraient aussi récompenser la non-utilisation des pesticides, qui permet d’éviter de nombreux coûts cachés, que ce soit en termes de dépollution de l’eau par exemple, d’impact sur la biodiversité ou de santé publique, avec, en premier lieu, la question de la santé des agriculteurs.

Un autre projet, 0Phyto, prend la suite de ce projet jusqu’à 2030. Il intégrera cette fois les résultats de l’agriculture biologique.

 

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