Ça fait réfléchir
Quand l’eau monte, elles jardinent dessus : le baïra au Bangladesh
Au Bangladesh, des milliers de femmes cultivent sur les eaux qui noient leurs terres. Une technique portée par des coopératives qui dit quelque chose d'essentiel sur ce que l'adaptation climatique exige.
Le Bangladesh est l’un des pays au monde les plus exposés au dérèglement climatique. Dans le sud, la division de Barishal (8 millions d’habitants) est particulièrement touchée. Située dans le delta du Gange-Brahmapoutre-Meghna, la région voit 60 % de ses terres submergées six à huit mois par an. La salinité de ses sols côtiers a triplé depuis 1990. L’élévation du niveau de la mer érode chaque décennie un peu plus le delta. À cela s’ajoute une autre contrainte : depuis les années 1980, la privatisation progressive des terres communales a encore réduit l’accès au foncier. Dans une région où les femmes assurent l’essentiel du travail agricole, le baïra répond à des difficultés très concrètes.
Des radeaux construits avec ce que l’eau laisse
Un baïra est un jardin flottant fabriqué à partir de matériaux disponibles sur place : jacinthe d’eau, tiges de riz, matières organiques compostées. Assemblés en couches épaisses, ces végétaux forment un radeau fertile qui peut atteindre jusqu’à 100 m2. Les semis sont d’abord préparés sur de petits lits de compost, puis transférés sur cette surface flottante. Le radeau reste en général arrimé près du rivage, dans des eaux calmes. On n’y marche pas comme sur une parcelle classique : la culture et la récolte se font depuis le bord ou à l’aide d’une petite embarcation. Cette technique demande peu de capital initial, parce qu’elle mobilise surtout des matériaux récupérés localement et un savoir-faire transmis.
Sur un baïra, on cultive des choux, des épinards, des gombos, des courges ou des potirons. Sans engrais ni pesticides, les rendements atteignent jusqu’à quinze tonnes à l’hectare. Et les revenus d’un ménage pratiquant les baïras avoisinent 25 000 takas par an, soit près de trois fois ce que permet une agriculture sèche sur des sols salinisés.
Libre, naturel, sans contrainte, le baïra protège les femmes
Déconnecté de la terre, flottant librement sur l’eau, le baïra et sa production appartiennent à celles et ceux qui le construisent puis l’exploitent. En l’occurrence, majoritairement des femmes. D’une part parce qu’elles constituent la grande majorité de la population agricole. Et d’autre part, ce savoir-faire ancien, s’inscrivant dans l’espace domestique élargi des berges et des eaux calmes, est principalement une compétence maitrisée par les femmes.
Les baïras n’abolissent pas les rapports de propriété ni les hiérarchies sociales. Mais ils permettent, au moins en partie, de contourner l’obstacle d’une terre devenue rare, chère ou inutilisable.
Une reconnaissance institutionnelle tardive
La reconnaissance institutionnelle est venue plus tard. En 2015, la FAO a inscrit les pratiques agricoles des jardins flottants du Bangladesh parmi les systèmes ingénieux du patrimoine agricole mondial. Ce classement ne crée pas la pratique. Il rappelle plutôt qu’un savoir ancien, longtemps localisé, a gagné une nouvelle importance dans un contexte de crise climatique plus intense.
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Une économie sans terre, gouvernée par des coopératives
Ce sont les femmes qui ont su réhabiliter ce savoir-faire ancien. Ce sont aussi en grande partie des femmes qui ont étendu les baïras et leur ont donné une assise collective. Le rôle de BRAC est ici central. L’ONG bangladaise forme chaque année des milliers de femmes à cette technique dans plusieurs districts du sud, notamment Barishal, Khulna et Satkhira. Elle contribue aussi à structurer des groupes locaux autour de la production, de l’échange de savoirs et, parfois, de la vente. Ces formes de coopération ne suivent pas toutes le même modèle. Elles donnent toutefois une base plus stable à une pratique qui, sans cela, resterait plus fragile.
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Un savoir-faire ancien qui devient le socle d’une réponse politique
Les baïras ne règlent ni la salinisation croissante, ni les inégalités foncières, ni les migrations climatiques à venir. Sans appui public durable, les groupes qui les font vivre restent eux aussi vulnérables. Mais l’essentiel est ailleurs. Une pratique ancienne, longtemps cantonnée à certains territoires, a été reprise, élargie et réorganisée pour répondre à une crise contemporaine. Ce qui se joue ici dépasse donc la seule ingéniosité technique. À Barishal, un savoir-faire local devient un mode d’organisation, de subsistance et d’adaptation collective.
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