Entretien

Cohabitation entre loup et homme : l’autrice Caroline Audibert raconte son enquête

"Le loup est devenu un animal politique".

Cohabiter avec le loup. Caroline Audibert racontre son enquête. Crédit : Vincent Munier
Cohabiter avec le loup. Caroline Audibert racontre son enquête. Crédit : Vincent Munier

Écrit par Pauline Fricot

Après avoir disparu pendant plus de 60 ans du territoire français, le loup fait son retour au début des années 90. Pendant cinq ans, la journaliste, autrice et réalisatrice Caroline Audibert a enquêté sur cette difficile cohabitation entre loup et homme, en échangeant avec les différents acteurs concernés par le retour du prédateur. Elle livre un récit polyphonique et sensible qui aborde la complexité de notre rapport avec le vivant. Sont nés de cette enquête deux ouvrages, Des loups et des hommes, publié en 2019 (éd. Terre Humaine) et Nés de la nuit, publié en 2020 (éd. Plon), qui retracent respectivement la voix de l’humain et celle de l’animal.

Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser cette enquête pendant plusieurs années, sur le retour du loup en France ?

Il y a d’abord une dimension qui touche à mon histoire personnelle. Mon père a découvert la première preuve du retour du loup en France en juillet 1993. Il a trouvé la dépouille d’un loup sauvage en pleine montagne, dans la vallée de la Vésubie, au cœur du parc national du Mercantour*. C’était un moment où il y avait des suspicions autour du retour du prédateur, mais on en cherchait la preuve. Sa découverte a été un événement puisque le loup avait disparu du territoire français depuis plus de soixante ans.

La dépouille du loup a eu un destin incroyable. Elle a été envoyée au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris pour être identifiée, et elle est restée secrète pendant des années. J’étais alors adolescente, et cette histoire m’a fortement intriguée. On habitait  la montagne et tout à coup celle-ci n’était plus la même : elle abritait des loups. J’ai commencé à y chercher des traces.

Puis le retour du loup a fait émerger des questions sur le rapport de notre société à cet animal et à la vie sauvage. Souhaite-t-on avoir un rapport de gestionnaire, ou de colocataire avec le vivant ? Ces questions m’ont occupée des années et j’ai ressenti le désir de les incarner dans une histoire, qui a pris corps dans mon cycle d’écriture dédié au loup.

Vous apportez différentes perspectives : celle des bergers, des chasseurs, des gardiens du parc naturel, des écologistes… Pourquoi avoir fait le choix d’un récit polyphonique ?

Je lisais beaucoup d’articles de presse très clivants. J’ai voulu aller davantage dans la complexité et la nuance.

Mes parents tenaient un refuge en haute-montagne, dans lequel je passais tous mes étés. Je voyais qu’à mesure que le loup s’implantait, le milieu du pastoralisme changeait. Il était fragilisé parce qu’il avait perdu l’habitude de cohabiter avec le prédateur. Il n’y avait plus de chiens de protection, plus de savoir-faire dans ce domaine. Favorisés dans les années 60, les grands troupeaux devenaient difficiles à surveiller. Le retour du loup a provoqué une fissure.

Il a progressivement investi toutes les strates de la société, que ce soit l’élevage, les chasseurs, les écologistes, les scientifiques, les passionnés de nature, les urbains… Le loup est ainsi devenu un animal politique. Lors de mon enquête, qui a duré 5 ans, j’ai infiltré ces milieux pour proposer une fresque permettant de faire dialoguer toutes les voix touchant à cette « France sauvage ». J’ai passé beaucoup de temps avec des bergers de plusieurs régions et pays, j’ai participé à des constats d’attaque, j’ai été au ministère, dans des laboratoires génétiques, parmi des chasseurs, à des manifestations écologistes, j’ai échangé avec des historiens, des grands témoins… Au lecteur ensuite de se forger son avis.

Dans le roman Nés de la nuit, vous donnez également la parole au loup

C’était la voix manquante. Quelle que soit notre perspective, nous avons toujours un discours, un avis sur le loup. Faire émerger la parole de l’animal permet de le considérer comme sujet. Et cela m’a permis de donner un corps et une histoire à la dépouille du loup trouvée par mon père.

J’ai voulu ajouter cette partie dans mon livre-enquête, Des loups et des hommes, mais il y avait dans cette voix une puissance romanesque qui demandait plus d’espace. Celle-ci est née de ma longue fréquentation des montagnes. Elle m’a saisie au corps.

Le gouvernement a annoncé en début d’année une hausse de 10 % du nombre de loups pouvant être tués en France. Quel est votre regard sur cette décision ?

C’est une décision vraiment politique, qui à mon sens est un échec et une régression dans les tentatives de démocratie avec le vivant. Elle ne tient pas compte du rôle écologique apporté par le loup. L’implantation du prédateur dans ses territoires historiques continue de nous interpeler : quelle société voulons-nous ? Plus concrètement, les tirs à l’aveugle sont souvent une solution à très court terme. Ils déstructurent les meutes, qui se reportent ensuite davantage sur les troupeaux domestiques.

Comment selon vous contribuer, à son échelle, à une cohabitation plus apaisée avec le vivant ?

Il faut se réensauvager ! Et par là, je n’entends pas faire des choses extrêmes ou se mettre en danger. Se réensauvager, c’est à la portée de toutes et tous. C’est simplement se remettre en lien avec les éléments qui composent le paysage, réveiller nos sens. Se relier à cette rivière, à cette eau, imaginer son trajet, plonger ses jambes dedans. Se promener en forêt en étant attentif, à l’écoute. S’exposer au monde vivant, sans écouteurs dans les oreilles, sans forcément avoir un objectif sportif. Juste observer, faire un petit affût, créer une réceptivité pour la rencontre d’un animal sauvage, que ce soit une biche, un renard ou un passereau… C’est aussi marcher en retirant ses chaussures, en sentant les pierres et la mousse sous ses pieds. C’est simple, mais c’est beaucoup !

* Sur la photo en tête de l’article, Caroline Audibert montre le crâne du loup retrouvé par son père en 1993.

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