Entretien

« Le recyclage est utilisé pour rassurer le consommateur », Flore Berlingen

Le recyclage empêche de penser la surconsommation à la source.

Le recyclage, grand enfumage. Flore Berlingen experte sur le sujet des déchets explique. Crédit : Zoe Ducourneau
Le recyclage remis en cause par Flore Berlingen, experte sur la question des déchets Crédit : Zoe Ducourneau

Écrit par Pauline Fricot

L’idée du recyclage est à première vue  attrayante : elle permet de donner une seconde vie à nos déchets. Mais elle nous empêche aussi de penser le problème à la source : la surconsommation des ressources planétaires. Entretien avec Flore Berlingen, cofondatrice de l’Observatoire du principe pollueur-payeur, et autrice des ouvrages Recyclage, le grand enfumage (2020) et  Du bon usage de nos ressources (2025).

Vous utilisez l’expression d’“ère du jetable”. De quoi parlez-vous exactement ?

Par l’ère du jetable, j’entends bien sûr les produits à usage unique qui ont émergé dans les années 1960, 1970. Aujourd’hui, 40 % du plastique est employé dans le secteur de l’emballage. Malheureusement depuis les années 2000, le jetable ne cesse de progresser, bien qu’il soit critiqué. De nouveaux produits sont apparus sur le marché, comme les petites bouteilles d’eau, ou les formats “dosettes” pour répondre aux besoins de nomadisme.

Mais le jetable, ce n’est pas que ça. Par jetable, j’entends aussi tous les objets qui ont une durée de vie inférieure à ce qu’elle devrait être, ou pourrait être. Soit parce qu’ils ont été conçus pour avoir une durée de vie raccourcie, c’est ce qu’on appelle l’obsolescence programmée, soit parce qu’ils sont conçus pour une utilisation longue mais vont être jetés avant d’être inutilisables.

Aujourd’hui, les objets sont produits à si bas prix – un prix qui ne révèle pas leur véritable coût environnemental et social -, que les objets n’ont plus autant de valeur qu’auparavant. Nous attachons moins d’importance à les faire durer, et nous préférons nous tourner vers le neuf. Il y a une accélération de ce phénomène dans le secteur textile par exemple, avec l’émergence de l’ultra fast-fashion et des acteurs comme Shein et Temu qui vendent à très bas prix, et produisent en grande quantité.

On entend souvent que ces vêtements sont jetables parce qu’ils sont de mauvaise qualité. C’est une idée reçue, ce n’est pas forcément vrai. Ces vêtements sont délaissés car les marques créent le besoin de nouveauté. C’est le marketing qui rend le produit jetable. Le consommateur est manipulé, et ce n’est pas toujours facile de résister.

Vous soulignez aussi dans votre ouvrage, que le recyclage est un discours utilisé pour déculpabiliser l’acte de jeter…

L’économie circulaire et le recyclage sont utilisés depuis le début de la remise en question du jetable, c’est-à-dire les années 1990-2000, pour rassurer. Il est effectivement utilisé pour rassurer le consommateur : la surproduction n’est pas si problématique que ça puisque les produits, une fois jetés, vont être remis dans un cycle. Les anciens produits vont être transformés en de nouveaux produits, dans une démarche circulaire qui serait soutenable. Mais c’est une illusion. Ce discours est utilisé à des fins de greenwashing, pour éviter que le consommateur ne se pose trop de questions.

Donc pour déculpabiliser le consommateur, les marques mettent en avant leur initiative de recyclage, qui ne sont souvent pas sérieuses.

C’est-à-dire, pas sérieuse ?

Le recyclage nécessite des apports en eau, en énergie, et souvent en matière vierge pour atteindre un niveau de qualité suffisant. Il existe aussi de multiples formes de recyclage, avec une qualité variable.  Il est trompeur de parler de recyclage en général.

Par exemple, dans le secteur du vêtement, les grandes marques de fast-fashion communiquent souvent sur leurs initiatives de circularité. Cela donne l’impression que le recyclage progresse considérablement, et que les vêtements recyclés seront transformés en nouveaux vêtements. C’est faux. Aujourd’hui, les vêtements inutilisables jetés finissent, au mieux, en chiffon. Moins de 1 % des vêtements sont recyclés en nouveaux vêtements. Et, une fois transformés en chiffons, ils ne seront pas recyclés ensuite.  Ce n’est pas réellement de la circularité….

Vous appelez à aller vers un usage plus démocratique de nos ressources. Que voulez-vous dire par là ?

Il faut changer de regard. Nous raisonnons aujourd’hui en termes de gestion des déchets. On se dit : mieux on les gère, plus on fera du recyclage, plus on économisera des ressources. Ce n’est pas forcément vérifiable !

La vision plus globale de “ressource” doit l’emporter sur celle de la gestion du déchet. Mais cela doit se décider collectivement. C’est-à-dire : en considérant les limites planétaires, comment définir collectivement les usages propriétaires des ressources ? Comment organise-t-on de façon démocratique la décroissance en volume de certains secteurs, et lesquels ? Comment lutter contre la surproduction qui entraîne la surconsommation ?  Peut-être faut-il faire moins de recyclage, mais le faire mieux. Des chercheurs travaillent sur ces sujets et peuvent nourrir le débat. Mais les citoyens aussi doivent s’emparer de ces questions.

Que peut-on faire, justement, en tant que citoyen ?

On me pose souvent cette question, mais la réponse ne peut pas être uniquement individuelle. Elle doit s’inscrire dans une démarche collective. Bien sûr, il faut faire des choix de consommation pour se sentir en accord avec soi-même. Mais à côté de ça, l’action militante est indispensable. Par action militante, j’entends s’impliquer dans des démarches politiques, faire vivre la démocratie à tous les niveaux. Et je pense aussi à tout ce qui concerne l’investigation citoyenne : il faut poser des questions, challenger les producteurs sur leurs allégations environnementales, demander plus de transparence. Plus on est d’individus dans cette démarche collective, plus on a de chance de faire bouger les choses.

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