Dossier
Prescrire des cours de danse comme antidépresseur
La seule “ordonnance” qui engage en simultané le temps, le corps et le lien social.
L’idée paraît légère : proposer un cours de danse là où l’on attend un antidépresseur ou une psychothérapie. Pourtant, lorsque l’article publié sur le site de France Musique Pourquoi la danse est un puissant antidépresseur * et l’émission de France Inter Grand bien vous fasse Danser pour mieux vivre et survivre ** passent au crible les études et les pratiques, une intuition semble s’imposer. La danse serait un des rares outils qui remet simultanément au travail ce que la dépression abîme le plus profondément, à savoir la temporalité, le mouvement, et le lien social. La question n’est donc plus « faut‑il danser pour se détendre ? » mais « pourquoi la danse n’apparaît‑elle presque jamais dans les stratégies de soin, alors qu’elle en réunit les principales exigences ? ».
Un dispositif qui tient ensemble corps, temps et règles
La danse est une pratique encadrée. Même dans sa version la plus libre, elle suppose un lieu, un horaire, une musique, des consignes minimales. Elle demande trois choses très simples et très exigeantes pour un sujet déprimé. Se présenter à une heure donnée. Mettre le corps en mouvement, même a minima. Accepter une forme, fût‑elle rudimentaire (un pas de base, une trajectoire, une place dans l’espace). L’article rappelle que la danse figure parmi les activités physiques les plus efficaces contre les symptômes dépressifs. Et ce devant la marche, le yoga ou le renforcement musculaire. La danse est ainsi une activité physique qui a déjà fait, pour le patient, une partie du travail psychique. Elle convertit un conseil abstrait (« bougez ») en situation concrète, avec une heure, un groupe, un morceau, une suite de gestes.
Réparer le temps par le rythme
La dépression ne se réduit pas à une tristesse persistante ; elle transforme le temps. Les jours se ressemblent, les heures s’allongent, rien ne commence vraiment, rien ne finit. De ce point de vue, la danse ne se contente pas d’« occuper » le temps, elle le restructure. Les recherches en neurosciences de la musique montrent que les oscillations cérébrales se synchronisent spontanément avec les pulsations musicales. À partir d’un certain seuil, le corps suit : d’abord par un pied qui bat, un balancement, puis par un geste plus engagé. La musique donne une armature temporelle ; la danse oblige à l’habiter. Les intervenants de l’émission décrivent des séances comme de petites dramaturgies : on arrive, on se salue, on échauffe, on enchaîne, on clôt. La journée contient alors un bloc de temps repérable, délimité, qui ne se dissout pas dans le reste. Pour des patients qui parlent de « trous noirs » ou de « longues nappes de rien », cette heure rythmée est une expérience de temps orienté. Une expérience qui se distingue du flux informe du quotidien. La danse rouvre un intervalle où le temps redevient une succession de formes plutôt qu’un poids continu.
Donner un autre statut au corps
La clinique de la dépression le constate quotidiennement : le corps devient lourd, encombrant, parfois presque décoratif. Il sert à se traîner d’un point à un autre, à dormir ou à ne pas dormir, mais il n’est plus un lieu d’initiative. La danse inverse ce rapport sans passer par l’échange verbal. En s’appuyant sur les propos de la neurobiologiste Lucy Vincent, autrice du livre Faites danser votre cerveau, l’article de France Musique insiste sur le rôle des médiateurs chimiques (endorphines, dopamine, ocytocine, baisse du cortisol) et sur la manière dont la danse modifie la biochimie cérébrale. La réalisatrice Stéphanie Pillonca décrit la stupeur éprouvée en voyant des danseurs en fauteuil, des personnes aveugles ou très diminuées participer à une même chorégraphie que des professionnels, non pas « malgré » leur corps, mais avec lui. La danse ne dit donc pas au patient « aime ton corps », elle le met dans des situations où le corps est actif.
Travailler le lien autrement qu’en face à face
La relation est au cœur de toute psychothérapie. Mais elle se joue, la plupart du temps, en face à face ou en groupe de parole. La danse propose un autre type de lien : latéral, oblique, passant par la coordination plutôt que par l’échange explicite. L’article rappelle que danser « en synchronie » avec d’autres agit comme un puissant anxiolytique. Le fait d’être plusieurs à suivre la même pulsation, dans un même espace, modifie la perception de l’autre, souvent en faveur d’une plus grande proximité. Des personnes très isolées socialement trouvent, le temps d’une séance, une place nette dans un ensemble, sans avoir à justifier leur présence autrement que par leur engagement dans la chorégraphie. Pour quelqu’un qui se sent « de trop », c’est une bascule : il ou elle devient nécessaire pour que la figure existe.
Ce que changerait une véritable “ordonnance de danse”
Finalement, il ne s’agit pas de remplacer les antidépresseurs par des cha‑cha‑cha, mais de reconnaître trois faits. L’activité physique est un traitement validé de la dépression, et la danse en est une variante particulièrement efficace. La danse réunit, dans un même dispositif, plusieurs dimensions thérapeutiques difficilement réunies ailleurs. Elle reste largement absente des protocoles, alors même qu’elle est socialement disponible. Pour le clinicien, intégrer la danse, c’est accepter de déplacer une partie du travail hors du cabinet. Pour le patient, c’est disposer d’un rendez‑vous hebdomadaire où l’objectif n’est ni « aller mieux » ni « se confier », mais accomplir une suite de gestes avec d’autres, au son d’une musique. Dans un paysage thérapeutique saturé d’injonctions à comprendre, à verbaliser et à se raconter, la danse a un mérite rare : elle ne demande pas d’y croire, seulement de venir. C’est précisément pour cela qu’une “ordonnance de danse” mérite d’être prise au sérieux.
* https://www.radiofrance.fr/francemusique/pourquoi-la-danse-est-un-puissant-antidepresseur-3591704
———
- À lire aussi :
Psycom : La santé mentale, « c’est une responsabilité collective »
Pas de commentaires